LETTRE DE BALTHAZAR (58)
des Bouches de Bonifacio à Messine
du Vendredi 5 Juin au Mercredi 10 Juin 2015
Le moteur s’est tu. Un doux zéphyr ne dépassant pas 5 nœuds de NE nous fait avancer doucement dans le silence seulement troublé par un léger clapotis, sur la mer cobalt. La charmante Ustica, petite île isolée au NW de Palerme, n’est plus qu’à trente milles devant l’étrave et nous nous satisfaisons de cette route directe au petit largue avec une vitesse oscillant entre 3 et 4 nœuds, voiles bien creuses et ouvertes. Bientôt les équipiers se réveilleront de leur sieste et le Capitaine leur fera envoyer alors le grand gennaker. Mais nous ne sommes pas pressés ; savourons ce moment de grâce.
Après l’appareillage hier Vendredi 5 Juin dans le silence du petit matin de l’île Razzoli nous avons dû pour la première fois depuis notre départ de Marseille nous résoudre à marcher au moteur toute la journée et la nuit à travers la mer Thyrrénienne parcourue seulement par de légers friselis.
Alain, grand pêcheur et chasseur, et Eckard que çà chatouille, s’affairent aux cannes à pêche car le thon a dû arriver en Méditerranée. Durant les traversées de 24 à 48h rares sont celles au cours desquelles un thon ou une dorade coryphène n’est pas crocheté à la bonne saison. La belle boîte de pêche vert kaki pleine de rapalas multicolores, poissons nageurs, jets siffleurs, leurres de surface, poissons à hélices, leurres à jupes, leurres souples, turluttes, cuillers, hameçons, émerillons, plombs, pinces spéciales, bobines de fil, tout un attirail de pêche en tous genres quoi, riche dotation constituée par notre pêcheur devant l’éternel et fidèle équipier Michel (Guyot, que mes petits enfants ont baptisé Michel des cannes à pêche ; très malheureusement il souffre de sérieux problèmes lombaires qui le font souffrir et l’handicape fortement, l’empêchant d’embarquer) a été triée et remise en ordre par le méthodique Eckard. Les moulinets ont été trempés à l’eau douce, les quatre cannes à pêche remises en ordre, les filetages huilés. Les deux cannes pour la pêche au gros sont à poste, en traîne rapide (nous sommes au moteur à 7/8 nœuds), freins des moulinets juste serrés pour filer avec le cliquetis d’alerte si une bête est crochée. Mais il faut s’y résoudre, les thons sont allés voir ailleurs si la sardine est plus belle et après le couchant les pêcheurs dépités ramènent tristement à bord les rapalas dédaignés. Mais ce sera pour la prochaine.
Des rencontres avec les dauphins joueurs, le croisement d’un gros cachalot évité de peu, le croisement d’une tortue sortant la tête de l’eau à notre passage égayèrent cette marche monotone.
Ce Samedi matin 6 Juin le Capitaine qui avait pris le premier quart jusqu’à une heure se réveille en avance sur son quart de 6h. Pourquoi être réveillé si tôt ? Et bien, comme le plus souvent l’homme de quart est resté à se faire bercer par le ronron du moteur sans sentir à ses fesses la légère gîte qui appelle la voile. C’est fou comme dans son sommeil le skipper enregistre les choses et les analyse: un claquement du génois répété une deuxième fois, tiens l’homme de quart n’a pas fait le +3° ou le -3° suivant l’amure qui suffirait à le remplir à nouveau, une gîte même modeste qui est apparue, tiens l’homme de quart n’a pas renvoyé la toile et continue à marcher inutilement au moteur comme un barbare, un changement du régime moteur, tiens une anomalie sur le circuit d’alimentation gasoil, suffisent à le réveiller. Holà l’homme de quart, espèce de mazoutier, réveille toi! A dérouler le génois et couper le moteur!
Une petite brise de NE s’était levée, suffisante pour avancer au petit largue à 4 nœuds sur cette mer plate. Pendant mon quart du matin j’eus à mettre en route et arrêter le moteur à trois reprises (j’ai pour règle de conduite de mettre en route le moteur quand la vitesse à la voile tombe au-dessous de 3 nœuds, les accros des vedettes à moteur apprécieront) en enroulant et déroulant corrélativement le génois pour suivre les caprices de cette brise évanescente. Mais c’est si bon d’avancer à la voile en silence, faiblement gîté, sur une mer plate.
Peu avant le soleil couchant Ustica apparaît sur l’horizon. Le phare de La Punta Omo Morto s’allume peu après, à allumer nos feux de navigation et de hune. Gare à ne pas entrer dans son secteur rouge qui couvre la Secca Colombara, mettons un peu d’Est dans notre route pour la passer à distance. La nuit est maintenant tombée et nous doublons lentement la Punta Omo Morto. Le radar et le sondeur permettent de vérifier que le calage de la carte C-Map est à peu près correct. Approchons nous donc. Lorsque les lumières d’Ustica qui s’abrite dans un creux derrière la pointe apparaissent virage pour se mettre bout au vent et affaler la Grand’Voile. Cap sur l’entrée du port minuscule : un double feu fixe superposé orange, m’interpelle ; ignorant sa signification la consultation du livre des feux ne me révèle pas davantage ce que cela signifie; mais non au lieu du feu rouge clignotant du système international c’est un feu à mettre au compte de la fantaisie latine car il désigne bien le musoir d’une digue de gros blocs de béton qui apparaît dans la nuit noire à laisser sur bâbord. Entrée lente dans ce tout petit port abrité derrière sa jetée le défendant plus ou moins des coups de vent d’Est auxquels il est exposé (il devient intenable dès que la mer rentre de l’Est car le ressac devient trop important, il faut alors partir sans traîner). Pas de place dans ce havre bien rempli de barques de pêche, d’un hydrofoil faisant la liaison rapide quotidienne avec Palerme, de la vedette de la Guardia financiara (les douanes) et de quelques voiliers. A mouiller sur la rive gauche de la passe d’entrée en culant pour aller en zodiac frapper la longue aussière flottante sur une bitte. Je réalise qu’en sortant du musoir les fonds descendent très rapidement, une quarantaine de mètres déjà à 20m du musoir ! nous sommes en réalité sur la pente abrupte du sommet d’un volcan émergeant de la mer, montagne jaillissant de plus de 3000m de son plancher tout proche. Mouillage très robuste dans la pente. L’ancre plonge par 12m de fond puis en culant les fonds remontent pour se stabiliser à 7m dans le coin du port où nous nous blottissons face au petit clapot entrant. En réglant bien la chaîne devant et l’amarre derrière je positionne Balthazar pour, dégager la cale à bâbord et culer en retrait du musoir pour ne pas engager significativement la passe d’entrée à tribord jusqu’à situer la poupe à une dizaine de mètres de la racine du quai où se tassent quelques voiliers et sur lequel se trouve la grosse bitte sur laquelle notre amarre est tournée.
Balthazar est bien immobilisé, blotti au coeur d’un cirque de lumières qui nous entoure. Nous savourons notre dîner tardif dans la fraîcheur du cockpit après cette assez longue étape (240 milles) monotone faite pour plus des 2/3 au moteur.
Dimanche 7 Juin. 7h30. L’Ormeggiatore, sorte de factotum autoproclamé assistant les bateaux de passage, nous hèle en s’agitant sur le quai. Petit bonhomme sympathique sous un chapeau de toile et toujours sur le pont il vient de faire replacer un petit voilier et nous propose de venir nous installer cul au quai réservé aux quelques voiliers de passage (5 maxi peuvent s’y installer). Allons-y, le débarquement sera plus facile puisque nous allons faire relâche dans cet endroit charmant. Cette fois-ci il faut mouiller bien en face de la place, à une cinquantaine de mètres, de l’autre côté du petit port, en prenant garde de ne pas chevaucher les chaînes des bateaux voisins, ce qui est facilité par une eau d’une transparence extraordinaire puis culer pour venir se mettre cul à quai. Nicole est ravie de pouvoir débarquer de la passerelle au lieu d’avoir à escalader un quai rugueux chargé de moules puisque rien n’est prévu pour débarquer en annexe.
Le panorama que nous découvrons depuis le cockpit en ce tout début de matinée est délicieux ; des maisons colorées à l’italienne escaladent les pentes de cet amphithéâtre entourant le petit port, cette palette de couleurs gaies étant enrichie par le rose et le blanc des lauriers, le mauve ou violet des bougainvillées, le rouge orangé des ibiscus, le vert clair des figuiers de barbarie et des agaves, le gris vert des oliviers, le vert plus foncé du beau feuillage des pittosporums (j’écorchais le nom de cette arbuste du midi qui égayait notre jardin d’Endoume, mon souvenir d’enfance me l’avait fait orthographier du plus poétique épistoforum mais Internet m’a corrigé, Christian l’aurait fait sinon !) de leurs jardins. Une impression de calme, de plénitude et de beauté simple sans chichis émane de cette petite cité tranquille dominée par une puissante tour carrée plantée sur une hauteur. On y accède par des escaliers ou par une petite route en lacets pour déboucher une centaine de mètres plus haut sur l’allée centrale du pays, cours rectiligne, large et pentu dallé de pierres volcaniques, bordé d’arbres et de murets de pierre sur lesquels s’assoient les gens pour deviser. C’est là que se trouvent quelques modestes commerces. Ce cours monte tout droit pour venir buter sur la terrasse de l’église qui le domine, église à la large façade festonnée, blanche, décorée de belles céramiques colorées dans laquelle des femmes et quelques hommes égrènent des chapelets ; c’est Dimanche et visiblement il n’y a pas (plus ?) de curé.
Après une petite marche qui nous fait passer le col derrière l’église nous plongeons nos regards sur les champs d’oliviers et les jardins maraîchers soignés, à la riche terre volcanique. Au loin la mer occupe l’horizon de la côte Nord de l’île. Quelques courses de denrées fraîches (pane, frutti, capres, verdura, yaourts…) effectuées, nous nous retrouvons chez Ariston, une trattoria familiale jouissant d’une magnifique terrasse ombragée dominant le port, terrasse que nous avions repérée du bateau ; d’ailleurs un « Ariston , benvenuti a Ustica » écrit en grandes lettres majuscules sur un fronton blanc au-dessus de la trattoria est bien visible du port par où arrivent tous les touristes en hydrofoil ou en voilier. Accueil chaleureux, familial, du patron qui nous explique qu’il a repris la trattoria de son père il y a quelques décennies déjà. Il nous recommande pour choisir sur la carte, ce qu’il a préparé ce matin : en antipasti, une excellente entrée froide sicilienne (Palerme n’est qu’à trente km à vol d’oiseau) dont je n’ai pas retenu le nom, faite de calamars, tomates et épices, suivie en primo piatti de tagliatelles fraîches de ce matin aux crevettes et calamars. Il n’y avait plus de place pour le secundo piatti mais nous ne résistâmes pas au contorno, également spécialité sicilienne, que je ne saurais décrire, un regalo ! Un vin blanc, sicilien bien sûr, arrosait ce repas, le tout pour un prix très raisonnable (25€ par personne). Pour terminer liqueur offerte par le patron, proche du génépi mais faite par le patron avec du fenouil de l’île donnant une belle couleur verte à la demi bouteille traditionnelle fermée par le bouchon à bascule des anciennes bouteilles de bière, de cidre ou de limonade. Décidément ce patron bien sympathique nous a à la bonne et, voyant ma convoitise, nous offre la bouteille qui ira enrichir la cave de Balthazar. Cela fait dire à Alain que si, par malheur il devait un jour quitter le pays, ce serait dans un pays latin qu’il irait s’installer, sans doute l’Italie !
Ainsi lestés nous n’avons aucun mal à dévaler les escaliers pour rejoindre le bateau pour la sieste ou le Sudoku ou les deux combinés.
Une eau à 24° d’une limpidité et propreté extraordinaire conduit en deuxième partie de l’après midi tout l’équipage, sauf le capitaine qui se remet tout juste d’un gros rhume, à plonger dans l’eau du port où barbotent déjà d’autres marins.
La soirée devient orageuse dans un air chaud et humide ; la nuit venue des éclairs ponctuent régulièrement la mer à l’Est du port puis des orages éclatent et bien sûr un sérieux ressac s’installe dans le port. A éloigner l’arrière du quai pour allonger les amarres afin d’obtenir plus d’élasticité et surtout pour dégager nos barres de flèche de celles du voisin qui commence à danser sérieusement. Mise en place de l’amortisseur textile à plat pont, chaîne bien raidie, pendille de sécurité sortie de nulle part et offerte par l’infatigable Ormeggiatiore également raidie, dérive baissée dans ce port relativement profond (7m) pour amortir le roulis, Balthazar avec ses 27 tonnes bouge peu alors que les voisins dansent et viennent écraser les grosses défense qui couinent. Un coup d’œil sur le site chopper de la NOAA par Iridium me permet de vérifier que l’orage n’est que local et que le temps reste au beau calme à l’échelle synoptique ; il n’y a donc pas le feu et j’en informe nos voisins allemands interrogateurs et soulagés de l’apprendre. Eckard se propose, proposition immédiatement adoptée, de veiller quand même un couple d’heures dans le cockpit prêt à réveiller le capitaine s’il fallait dérader en urgence.
Le cône presque parfait d’un volcan a surgi de la mer pour grimper à un peu plus de 600m d’altitude. C’est Alicudi, île la plus occidentale des Eoliennes, qui défile maintenant à bâbord, 55 milles après avoir appareillé au petit matin ce Lundi 8 Juin, quittant à regrets cette délicieuse petite île d’Ustica qu’il aurait été bien dommage de rater. Sur la raide pente Sud Est de cette terre tourmentée, aride et aux couleurs ferrugineuses quelques maisons blanches se sont blotties à mi-pente, vers 3 à 400m d’altitude. Seul un âne doit leur permettre de monter sur son bât sur un improbable sentier rocailleux les denrées nécessaires à la vie depuis le vague petit abri habité qui lui tient lieu de port. Comme en montagne il y a toujours, face à l’immensité de la mer, quelques amoureux de la Nature sauvage épris de solitude, loin du tumulte du monde, tels des anachorètes.
On aperçoit clairement encore les coulées de lave qui les entourent, descendues tout droit à la mer.
Au loin, débordant au NW l’île suivante de Filicudi, tout aussi volcanique mais plus vaste et plus verte, une voile noire étroite se dresse sur l’horizon. Bizarre, au bout d’un long moment elle ne semble pas avoir bougé. Méprise c’est une fine aiguille noire érigée, bien droite, La Cana, bien marquée sur la carte qui jaillit de la mer. Nous retrouvons ces constructions extraordinaires en approchant des
Bocche di Vulcano larges de moins d’un demi mille qui sépare l’île Vulcano de l’île Lipari. La Pietra Lunga que nous avions approchée à toucher la paroi lors d’une croisière avec nos enfants plonge dans la mer, la paroi étant totalement accore offrant aux plongeurs dont nous apercevons le petit fanion jaune de superbes tombants. A tribord Vulcano est toujours aussi particulier, laissant apercevoir son grand cratère chauve et blanchâtre que nous avions gravi au milieu des fumerolles de H2S à l’odeur d’œuf pourri ou de soufre précédé d’un petit Vulcanello, Après avoir franchi la passe puis la Punta San Giuseppe la jolie baie de Lipari se découvre. Balthazar met le cap sur le Castello, puissant château fortifié construit par Charles Quint pour repousser les Turcs, qui protège la petite cité. Dans une eau plate l’ancre plonge à une encâblure de la petite plage de gravier noir de l’anse delle Genti. Nous serons bien mieux ici dans ce mouillage tranquille, avec pour seul voisin le splendide yacht ancien Gitana IV, bien ventilés bout au vent, tout proche du petit port historique, suffisamment éloigné du rivage pour n’avoir aucun moustique, plutôt qu’enfermé dans une nouvelle marina éloignée de la ville dont on aperçoit au Nord de la baie la forêt de mâts. En prime 250€ seront économisés du budget du ménage puisque, séduits par le panorama magnifique qui nous entoure en cette fin de journée nous allons y passer deux nuits, bercés par la lente respiration d’une mer calme.
Les allées et venues en zodiac sont très faciles sur Balthazar équipé d’une large jupe arrière descendant au niveau des boudins et équipé pour le hissage ou la mise à l’eau de l’annexe avec son moteur d’un arceau mobile très pratique levé par un palan. L’annexe reste à poste, bien immobilisée, en navigation côtière. Bien sûr, pour les grandes traversées, elle est mise en soute.
Devant nous, sur chaque pointe de la petite anse deux hôtels élégants et fleuris permettent à leurs hôtes de descendre à la mer sur une petite terrasse de plongée munies d’une échelle, par des petits escaliers serpentant dans la roche colorée, ponctués de parasols et de chaises longues sur quelques replats. Tout proche le Castello, cette puissante fortification surmontée de la cathédrale San Bartholomeo, dont les lumières s’allument et son petit port ancien à ses pieds, au-dessus des pentes relativement douces et boisées montant vers les sommets de plusieurs volcans. Végétation, harmonie, fleurs et calme d’un lac italien.
Mardi 8 Juin. C’est le premier bain du capitaine qui rejoint l’équipage dans une eau transparente à 22°C, en ce début de matinée.
Les îles Eoliennes (les Lipari) c’est d’abord une multitude de volcans jaillis de la mer. Le musée de vulcanologie est abrité au sein du Castello en haut d’une longue, rectiligne et raide pente empierrée ponctuée de marches franchissant sa muraille. Il est absolument passionnant et j’y aurais bien passé une journée complète à lire attentivement les nombreuses et superbes affiches et planches illustrées d’une autre époque, celle d’avant Internet. Faites par des scientifiques traitant avec beaucoup de pédagogie le public en adultes, détaillant l’histoire de la science de la vulcanologie, le rôle majeur des volcans dans la formation de la terre et l’évolution de son climat, le classement des différents types de volcans, leurs signatures sismiques…..décrivant ensuite dans le détail le volcanisme spécifiques des îles Lipari, le fonctionnement d’horloge du Stromboli, celui plus capricieux de l’Etna, le danger sérieux du Vésuve et expliquant comment se fait la surveillance et l’analyse des signaux devant donner l’alerte d’une éruption prochaine. L’histoire des grandes éruptions y est décrite. Le grand Wegener, dont nous avions rencontré les traces au Groenland où il trouva la mort, y est bien entendu salué, lui qui le premier comprit et écrivit en 1915, dans l’incrédulité et l’hilarité générale, la dérive des continents. J’ai le souvenir précis du Lycée Thiers lorsque, vers 1955, on nous présentait encore cette théorie sous les plus grandes réserves et hypothèses. Il fallut une bonne cinquantaine d’années et la mise au point de la science de la tectonique des plaques pour admettre qu’il avait raison. La découverte et l’exploration des dorsales médio-océaniques, frontière de divergence entre deux plaques, jalonnées de montagnes volcaniques sousmarines et apportant la matière (le magma) pour alimenter un éloignement des continents à la vitesse mesurée par les satellites géodésiques de l’ordre de quelques mm à quelques cm/an (on se calme, il faut donc à la vitesse moyenne de l’ordre de 1cm/an, soit 1m par siècle, soit 1km par 100000 ans, soit 1000km par 100 millions d’années, soit cet ordre de grandeur de temps pour créer un océan et envoyer par exemple un gros bout de l’Afrique au Brésil. Nos très lointains descendants ne traverseront plus la Mer Rouge en une ou deux journées de Boutre mais en quelques semaines….) apportera une preuve irréfutable de la théorie.
Avant la Science nous avons rendu visite à la Religion et l’histoire invraisemblable de San Bartholomeo (saint Barthelemy chez nous, un des douze apôtres), patron vénéré de cette cathédrale abritant ses reliques, construite au centre du Castello. Prédicateur hors pair entraînant la foule passionnée des premiers chrétiens en Syrie, en Perse et jusqu’à l’Ouest de l’Inde il devint martyre, écorché vif, crucifié et décapité en Arménie, ce qui fit bien entendu redoubler sa vénération et l’attirance de la foule par sa sépulture. Les autorités du pays décidèrent alors de jeter son sarcophage en plomb à la mer et bien entendu celle-ci le porta pour le rejeter quelque temps plus tard sur la plage de gravier noir de Lipari (de la mer Noire aux Lipari le trajet n’est quand même pas évident, Ulysse en sait quelque chose , mais rien n’arrête les saintes reliques c’est bien connu). C’est ainsi que la légende établit l’arrivée des saintes reliques à Lipari. C’est une histoire très similaire qui explique l’arrivée des reliques de St Jacques par la mer jusqu’àux côtes de Galice et finalement à Santiago de Compostella. Les belles voûtes peintes de la cathédrale racontent sa vie extraordinaire. Un grand panneau nous explique cette histoire, assemblée en bonne partie nous dit-on par Grégoire de Tours. Il ne réussit pas à empêcher le massacre de la cité par les Sarrasins à la fin du premier millénaire, puis pas davantage , en 1544, à une flotte franco-turque (à cette époque François I s’était allié avec l’empire ottoman pour lutter contre les Espagnols et Charles Quint) conduite par l’infâme Barberousse, la flotte française étant conduite par un certain Capitaine Polin, de débarquer, piller, incendier la cité en emmenant en esclavage ou, pour les plus riches à Messine pour être rançonnés (toutes les îles de Méditerranée souffrirent ces atrocités jusque et y compris les Baléares, lire la lettre de Ciutadella N°55). Cet horrible massacre fut relaté en détail dans son récit « itinéraire d’Antibes à Constantinople » par Jérôme Maurand, prêtre d’Antibes qui accompagna le Capitaine Polin. Les deux belles portes de la cathédrale présentent gravés dans le bronze ces évènements d’une belle manière stylisée.
Dans les rues de la petite cité bien sympathique les éventaires des commerçants regorgent des différentes pierres de ces îles : pierres ponces grises,, pouzzolanes (pierres de lave) ferrugineuses, blocs de soufre jaune vif, obsidienne d’un noir profond et brillant. Cette dernière est très intéressante. Amorphe, cette pierre s’est refroidie, dans certaines conditions, trop rapidement pour que le réseau cristallin ait le temps de s’organiser. D’une dureté très élevée elle est très difficile à travailler d’autant plus qu’amorphe, elle ne présente pas de plans privilégiés de coupe. Sa dureté exceptionnelle a été utilisée très tôt par les hommes en les brisant pour faire apparaître au hasard des arêtes vives très effilées leur permettant de fabriquer des couteaux, des rasoirs, des pointes de flèche.
Mercredi 10 Juin. Appareillage à 9h30, après la baignade suivant le petit déjeuner, par un temps toujours superbe, mer plate, baromètre stable à 1015Hpa. Départ au moteur avec le sérieux espoir annoncé d’aller chercher une petite brise thermique en se rapprochant des côtes de Sicile lorsque les montagnes de celle-ci auront commencé à chauffer et donc à pomper l’air de la mer. Bingo vers 10h solaires (midi) et à une dizaine de milles des côtes siciliennes, après avoir dépassé le cap Milazzo, la brise très faible au début est devenue suffisante pour couper le moteur. 6nds de NNE nous suffisent pour avancer au près bon plein, limite petit largue, à 4nds dans le silence. Vers 15h nous embouquons le détroit de Messine. Rencontre avec de gros porte conteneurs, de laides grosses caisses à savon bourré d’automobiles, mais aussi avec ces longues barques colorées, basses sur l’eau, surmontées d’une fine construction métallique triangulée faisant bien une vingtaine de mètres de hauteur au sommet de laquelle un guetteur repère les espadons du détroit ; alors la barque avance vers sa proie et le harponneur à l’extrémité avant d’une même construction métallique fine horizontale celle-là et prolongeant la proue au-dessus de l’eau d’une vingtaine de mètres également surprend la bête qui ne voit pas ainsi arriver la barque. Pêche très ancienne et traditionnelle ici. Manœuvrer ces barques avec de tels appendices ne doit pas être chose aisée mais le port de Messine est spacieux et dispose de longs quais.
A 16h45 Balthazar accoste au vieux ponton flottant qui protège sommairement la marina de Messine du clapot du détroit, ponton flottant car nous avons là encore 30m de fond. A nous, Messine et les secrets de la Sicile.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre (d’Allest), Eckard, Nicole et Alain (Montgaudon).